Le livre de la jungle insurgée
Extrait

Quand le bus a quitté la route pour freiner brusquement devant un arrêt poussiéreux, j’ai jeté un oeil anxieux à travers la vitre sur le marché de Shergati. On m’avait dit que les insurgés enverraient un “correspondant” pour m’accueillir et me guider jusqu’à leur repaire dans la forêt. Mais combien de temps me faudrait-il pour le repérer ? Toute une foule de vendeurs de légumes, de poulets, de chèvres, de marchands de montres ou de cosmétiques circulait entre les bus, les camions et les jeeps. Les gens achetaient et vendaient, buvaient du chai, flânaient pour passer le temps. Et si le “correspondant” n’était pas là ? Combien de temps étais-je censée attendre ? Et à quelle heure partait le dernier bus pour Ranchi ?

Cette étape pouvait donner lieu à des mésaventures légendaires. Les rebelles de la guérilla

riaient à gorge déployée quand on racontait celle du leader naxalite arrivé du sud de l’Inde qui attendait son “correspondant” devant un temple très fréquenté du Jharkhand en tenant à la main, en signe de reconnaissance, un régime de bananes. Il était posté sous un arbre banian quand un singe s’approcha furtivement, s’empara des bananes et s’enfuit. Indifférent

aux pierres qu’on lui jetait en bas, le singe dévora placidement les fruits en regardant l’homme furieux. Le leader était d’autant plus ennuyé que ce n’était plus la saison des bananes dans le Jharkhand, si bien qu’il se révéla impossible, malgré une recherche fiévreuse dans les alentours, de s’en procurer d’autres. L’heure du rendez-vous finit par passer, et il n’eut d’autre choix que de retourner là d’où il était venu. On mit six mois à lui réorganiser un voyage dans le Jharkhand. Les naxalites en avaient conclu qu’il fallait au moins deux objets pour permettre aux parties en présence de se reconnaître, en plus d’un signe de salutation courant, et, dans bien des cas, un second lieu de rendez-vous au cas où les choses auraient mal tourné.

Un homme trapu et rondelet est monté dans le bus muni d’un carton de petites boîtes métalliques. Son slogan bien rodé, presque une chanson, vante une poudre noire comme le charbon ayant la vertu de rendre les dents miraculeusement blanches. Docteurs, dentistes, dentifrices ne peuvent égaler sa magie, assure-t-il aux passagers tout en écoulant le pro­duit. Une femme âgée vêtue d’un sari aux rayures arc-en-ciel, chargée d’un panier rempli de paquets de cacahuètes emballées dans du papier journal, monte à sa suite. Derrière elle se glisse un adolescent proposant un large assortiment de torches à piles. Un objet essentiel, puisqu’il n’y a ni éclairage public en ville, ni électricité dans les villages.

À mesure que l’agitation de l’arrêt de bus se propage à l’intérieur du véhicule, je cherche mon correspondant avec une inquiétude grandissante. Scannant l’horizon, j’aperçois au loin, grâce à la hauteur du bus, une casquette rouge. Son possesseur est un homme de haute taille à la peau sombre portant un journal roulé sous le bras. Tout concorde.

Mes cheveux noirs sont soigneusement huilés et roulés dans un chignon bas, je me suis habillée d’un sari bon marché à fleurs rouges et jaunes pour passer inaperçue. Mais, ayant la peau plus claire et quelques centimètres de plus que les femmes de la région, je savais que je détonnerais dans cet environnement dominé par les hommes et qu’on me reconnaîtrait facilement. Néanmoins, comme convenu, je porte une miche de pain. Objet en main, je m’approche du “correspondant”. »

L’homme ne me regarde pas. Il porte une chemise en coton classique à col blanc bien repassée, un pantalon beige et une paire de mocassins en imitation cuir, qui, bien que soigneusement lustrées, ont des semelles très usées ; il est atteint de strabisme.

– Vous devez être fatiguée, dit-il.

– Oui.

Soulagement : les mots de passe viennent d’être échangés. Mission accomplie.

(…)

Dès mon retour à Londres, ma première impulsion fut d’écrire un livre le plus vite possible. Je voulais faire pièce à la vision dominante qui présente ces jeunes, Kohli, Vikas ou même Somwari, comme des « terroristes ». Cette urgence avait quelque chose d’inévitable étant donné le contexte politique et économique plus large et le déploiement paramilitaire auquel il avait donné lieu. Depuis les années 1990, l’État indien a donné au secteur privé une mainmise grandissante sur tous les aspects de la vie, multipliant les incitations à l’implantation d’entreprises nationales et multinationales, ce qui a dopé l’économie et produit des taux de croissance dont se sont extasié les économistes du monde entier. Mais cela a aussi causé une polarisation inédite dans le pays, en permettant l’apparition d’une élite d’ultra-riches qui a accumulé sa fortune en opprimant et en exploitant les pauvres, et dont le pouvoir et l’influence semblent protégés et soutenus par la police et l’armée. Les inégalités abyssales engendrées par le développement économique ont exproprié, déplacé et exclu certaines des populations les plus marginalisées de la planète qui ont été rejetées aux confins de l’extrême pauvreté et promises à une mort prématurée. C’est dans ce contexte d’avancée aveugle du capitalisme et d’inégalités de plus en plus marquées que la guérilla naxalite a renforcé la lutte qu’elle mène depuis un demi-siècle pour le communisme. Parallèlement, l’État indien n’a jamais été plus déterminé à éliminer ces militants et à expulser les peuples adivasis parmi lesquels ils vivent pour libérer des terres au bénéfice des entreprises minières et des autres industries extractivistes. Et pourtant, alors que la violence de la répression paramilitaire s’intensifie, le reste du monde ne semble guère se soucier des événements qui se déroulent dans les montagnes et les jungles lointaines du centre et de l’Est de l’Inde.

Traduction : Celia Izoard
Titre original : Nightmarch. Among India’s Revolutionary Guerrillas (Hurst & Company, London, 2018)

À paraître début 2022
20 euros en souscription

14 X 22 cm
336 pages
Éditions de la dernière Lettre
Belles Lettres Diffusion Distribution