Chronique de l’indélébile

La décontamination comme mensonge politique

Pour mettre fin aux évacuations et s’épargner de lourdes indemnisations, l’État japonais a tout misé sur la « décontamination ». Treize milliards de dollars en poche, trois géants du BTP du pays sont chargés de rendre la région habitable le plus vite possible. Mais en matière de nucléaire, que signifie réellement « décontaminer » ?

Texte : Célia Izoard.
Illustrations : Jules Philippe

Cito, longe, tarde.
« Pars vite, loin et reviens tard »,
remède contre la peste dit « des trois adverbes »
attribué à Hippocrate (Ve siècle avant J-C)

Jo-sen (除染) signifie décontamination en japonais. Littéralement, « enlever la contamination ». Ce terme, jusque-là presque inconnu et même absent de nombreux dictionnaires, est devenu omniprésent dans la société japonaise depuis que le gouvernement en a fait le maître-mot de sa politique post-Fukushima. Des contrats d’un montant total de 13 milliards de dollars ont été signés avec trois majors du BTP japonaises – les bâtisseuses des centrales – pour « décontaminer » une zone d’une superficie de 20 000 kilomètres carrés, soit l’équivalent d’un pays comme la Slovénie. À l’exception de la zone interdite d’environ 20 kilomètres autour du complexe nucléaire de Fukushima, si fortement touchée que le gouvernement s’est déclaré officiellement impuissant, l’objectif est de pouvoir déclarer d’ici deux ans le reste des territoires contaminés à peu près habitables1. Sinon quoi ? Sinon, il faudrait se résoudre à assumer la responsabilité d’avoir rayé de la carte un vingtième d’un pays aussi densément peuplé que le Japon, admettre que l’une de ses régions agricoles les plus fertiles est irrémédiablement incultivable et inhabitable et indemniser des centaines de milliers de personnes pour la perte définitive de leurs lieux de vie et de travail. Parler de « jo-sen », de décontamination, c’est dire précisément l’inverse. C’est dire que la catastrophe est réversible.

Contaminés à perpétuité

En lançant le mot d’ordre de décontamination, les autorités japonaises veulent croire et laisser croire qu’il est possible, au prix d’efforts inégalés, de venir à bout de la radioactivité comme on vient à bout d’une épidémie ; que des mesures titanesques permettront de faire place nette, d’éradiquer la « maladie » et de reconstruire sur des bases saines. Réflexe optimiste de « désinfection » hérité des heures de gloire de la médecine moderne. Le terme de contamination remonte à la deuxième moitié du XIXe siècle, époque où Pasteur et ses contemporains mirent en évidence le mécanisme de transmission des maladies bactériennes et virales. En identifiant les germes qui en étaient responsables, ces biologistes découvrirent en même temps des moyens simples d’en éviter la propagation : sur les ustensiles et le corps, dans l’air ambiant ou l’eau, on pouvait les tuer par ébullition, grâce à de l’acide phénique ou toute autre solution désinfectante. Les termes de « contamination » et de « décontamination » renvoient, de façon rassurante, à ces victoires scientifiques qui, en faisant baisser la mortalité de façon spectaculaire, donnèrent aux contemporains du début des temps modernes quelque raison de placer leurs espoirs dans la nouvelle civilisation industrielle qui s’imposait à eux. Ces découvertes restent encore aujourd’hui l’une des principales cautions de ce que l’on appelle le « progrès ».

L’invention de la fission atomique a découlé, près d’un siècle plus tard, de ce même élan d’optimisme à l’égard des bienfaits de la science. Sauf que dans le cas des radiations, aucun « désinfectant » n’a jamais été mis en évidence. Il n’existe à ce jour pas de moyen technique de « tuer » la radioactivité comme on tue un germe. On ne peut que la déplacer. Si vous parvenez à lessiver une surface radioactive, vous obtenez de l’eau radioactive. Si vous frottez un objet radioactif, vous obtenez un chiffon radioactif. Brûler une plante radioactive disperse une fumée radioactive dans l’atmosphère, et ainsi de suite. C’est pourquoi l’écrivain Natsuki Ikezawa propose de remplacer le mot japonais jo-sen par i-sen (移染) qui signifie « déplacer la contamination ».

En français, le mot « décontaminer » appliqué à la radioactivité est tout aussi tendancieux. Selon le dictionnaire historique de la langue française, le préfixe « dé- » indique « qu’une action s’effectue en sens inverse ou est annulée ». On peut ainsi dé-rouler, dé-friser, dé-plier, mais ce n’est sans doute pas un hasard si les verbes « dé-tuer », « dé-massacrer » ou « dé-violer » n’existent pas. Certaines actions sont irrémédiables. Cela ne signifie pas qu’elles ne puissent pas être suivies d’une autre action, ni qu’elles aient pour seule conséquence de nous plonger indéfiniment dans la torpeur et la sidération ; mais, simplement, on ne peut pas les inverser ou les annuler. La pollution radioactive est de celles-là.

Le prix de la démesure

Comment l’une des puissances mondiales les plus technologiquement avancées pourrait-elle accepter d’être mise en défaut justement sur ce terrain-là – la technique ? Admettre qu’il n’y a peut-être pas de solution. Admettre que, si une vaste portion de territoire autour de Tchernobyl demeure quasiment déserte presque trois décennies après l’accident, cela n’est pas uniquement dû à un manque de volonté ni à une indigence technique. Les opérations de « décontamination » que l’on met aujourd’hui en œuvre dans la préfecture de Fukushima n’ont guère évolué depuis celles qui ont suivi l’explosion de la centrale Lénine le 26 avril 1986. Lessivage des surfaces, arrachage de la végétation, enfouissement de la couche supérieure de terre ; des centaines de milliers de soldats avaient été réquisitionnés pour livrer la « bataille de Tchernobyl », convaincus par le progressisme et le patriotisme ambiant que les lois de la physique s’inclineraient devant la ferveur soviétique. À en croire Gorbatchev, président de l’époque, même l’intouchable bureaucratie soviétique fut sacrifiée à la démesure des opérations : « Au moment de l’accident, explique-t-il, on ne demandait plus de papiers, ni de certificats. Si quelqu’un avait besoin de quelque chose, il se servait, point2. »Mais la pollution radioactive n’a jamais été ni « liquidée » ni « désactivée », selon les termes de l’époque.

Au Japon se rejoue la même impuissance des grands travaux face aux ruses de l’infiniment petit. On passe l’extérieur des bâtiments au kärcher, pour constater une fois de plus que lessiver des tuiles ou du béton ne permet pas de venir à bout du césium déposé3. En décembre dernier, neuf cents soldats de l’armée japonaise partent à l’assaut des bâtiments municipaux des communes de Narahamachi, Tomiokamachi, Namiemachi et Iidatemura ; quelques jours plus tard, on constate des niveaux de radioactivité identiques, voire plus élevés qu’avant les opérations4. Le lessivage semble avoir pour seul effet de disperser l’eau contaminée dans les égouts. En septembre 2011, une dépêche AFP reprise par Le Figaro titre triomphalement : « Fukushima : 110 000 maisons nettoyées », à la nuance près qu’on apprend à la lecture de l’article que ces habitations situées dans la ville de Fukushima sont en réalité à nettoyer. Ce « grand ménage », poursuit le texte avec un optimisme printanier, pourrait être achevé en deux ans5.

« Ils n’y arriveront pas », affirme Raymond Sené, physicien et membre du Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN). « Décontaminer un objet, c’est déjà sérieux. Pour décontaminer un bâtiment réacteur, on procède à un zonage pour éviter de transformer le tout en déchet, ensuite on décape les parois sur un à deux centimètres, après on lessive tout. On stocke les déchets dans du béton et on récupère l’eau que l’on peut éventuellement filtrer avec des résines échangeuses d’ions. On peut décontaminer un véhicule, un camion à la limite, mais pas tout un territoire ! En France, on n’a jamais réussi à décontaminer complètement ne serait-ce qu’une zone restreinte. » Les habitants du quartier des Petites Coudraies, à Gif-sur-Yvette, dans l’Essonne, peuvent en témoigner. Avant la construction de ces habitations, c’est là qu’entre 1900 et 1957, la Société nouvelle du radium (SNR) fabriquait des aiguilles et pastilles de radium. Le site est officiellement décontaminé en 1969, et les bâtiments rasés. En 1974, un technicien du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), s’apprêtant à acheter un des terrains, effectue des mesures qui révèlent une radioactivité importante, y compris dans les habitations et les terrains alentour. De nouvelles opérations de décontamination sont menées en 1975 puis en 1981. En 2003, les habitants du quartier, aidés par la Criirad6, portent plainte, des mesures révélant que vingt habitations sur quatre-vingt présentent des points chauds, et que quatre d’entre elles restent fortement polluées au radon, gaz issu du radium. En 2008 et 2009, deux de ces maisons sont effectivement nettoyées tandis que deux autres sont finalement rachetées, l’une par l’État et l’autre par l’Andra7, pour être démolies. En quarante ans, pour tenter de décontaminer un seul quartier, il aura donc fallu pas moins de quatre opérations d’envergure, finalement soldées par un aveu d’impuissance. Le gouvernement japonais, lui, parle de décontaminer 110 000 maisons en deux ans, et sans les démolir.

Délire de la méthode

Située à soixante kilomètres du complexe nucléaire, hors zone d’évacuation, la ville de Fukushima compte plus de 300 000 habitants. Fin 2011, on y mesurait des doses de radio­activité s’élevant à 37 millisievert / an8, quand la dose annuelle maximale admissible pour les travailleurs du nucléaire est de 20 millisieverts, et d’1 millisievert pour le grand public. Suivant les instructions du gouvernement, la municipalité a publié un manuel d’auto-décontamination à l’usage de ses résidents. Première étape : effeuillez tous les arbres de votre jardin, déracinez buissons, plantes et gazon, ramassez pierres et cailloux. Seconde étape : pelletez la terre de surface à hauteur de cinq-six centimètres sur toute la surface du terrain. Enfin, mettez tout ceci dans des sacs en plastique et enterrez le tout sous une grande bâche… dans votre jardin ! (en attendant qu’une autre solution se présente)9. En gros, enterrez votre jardin dans votre jardin. Pour être conséquent, il faudrait donc s’employer à ranger dans des sacs l’ensemble de ce que contient la région et les enfouir. Démonstration par l’absurde de l’impossibilité de décontaminer toute une région ? Non. Si le gouvernement japonais délire, sa folie est méthodique10, car c’est précisément ce qu’il prévoit de faire : enterrer bien proprement toute la région. Dans cette partie du Japon composée aux trois-quarts de forêts, il préconise d’ébrancher tous les arbres et de retirer la terre de surface à hauteur de cinq centimètres. Un travail de Sisyphe déjà mené en Biélorussie, un certain printemps 1986, pour « désactiver » les campagnes : « Nous enlevions la couche contaminée de la terre, la chargions dans des camions et la transportions dans des “sépulcres”. Je croyais au début que les “sépulcres” étaient des constructions compliquées, conçues par des ingénieurs, mais il s’agissait de simples fosses. Nous soulevions la terre et l’enroulions comme un tapis… l’herbe verte avec les fleurs, les racines, les scarabées, les araignées, les vers de terre… Un travail de fous. On ne peut quand même pas éplucher toute la terre, ôter tout ce qui est vivant. Si nous ne nous étions pas soûlés à mort toutes les nuits, je doute que nous eussions pu supporter cela. L’équilibre psychique était rompu. Des centaines de kilomètres de terre arrachée, dénudée, stérile. Les maisons, les remises, les arbres, les routes, les jardins d’enfants, les puits restaient comme nus… »11

Décroûter la surface du paysage revient à retirer l’épiderme d’un être vivant : il n’y survit pas. Écorcher vif, c’est tuer. D’après David Boilley, membre de l’Acro12 et co-auteur du dernier rapport de Greenpeace sur Fukushima, de telles mesures déclencheraient « un nouveau désastre écologique »13 : la transformation de prairies en terres non arables et la destruction des écosystèmes. Même en admettant que ce soit possible ailleurs que sur un diaporama gouvernemental14, en faisant abstraction des eaux contaminées qui coulent des montagnes, en oubliant que les véhicules nécessaires à l’opération sont trop volumineux pour accéder aux rizières, et sans se demander ce que deviennent ces milliers de tonnes de déchets et ces véhicules, eux-mêmes transformés en déchets15, « cela pourrait faire baisser le taux de radioactivité, mais cela rendra-t-il pour autant la région habitable ? », s’interroge-t-il.

Une allégorie du déni

Tout dépend de ce qu’on appelle habitable. Pour certains Japonais, la décontamination est tout simplement une escroquerie : jouer un jeu de dupes en jonglant avec les chiffres16. Elle n’est tenable que dans des colonnes statistiques, où l’on peut brandir des baisses de radioactivité aussi précaires que localisées pour inciter au retour les quelque 150 000 évacués et ne pas indemniser ceux qui refusent de croire que tout est rentré dans l’ordre. Dans la vraie vie, où les mètres cubes de terre occupent un certain volume physique, où les terrains sont perpétuellement en mouvement, où l’eau ruisselle des gouttières et des fossés jusqu’aux nappes phréatiques, où les plantes vont puiser leur nourriture loin dans la terre, où le césium s’incruste dans les matériaux poreux, où les rivières coulent librement entre la zone interdite et les aires dites habitables, où les insectes, les oiseaux, les animaux sauvages se déplacent, se nourrissent et se reproduisent, la décontamination ne saurait être qu’un mythe patriotique. Vue d’ici, cette vaste campagne, avec ses cohortes de camions et d’ouvriers sous-traitants équipés de masques et de combinaisons, de pelleteuses et de grues et de bâches plastiques par milliers, s’apparente en tous cas à une triste allégorie du déni.

Les faits sont là : nous sommes aussi impuissants face à la pollution radioactive que l’étaient les populations du Moyen-Âge confrontées à une épidémie de peste. Notre sort est certainement moins enviable, dans la mesure où les conséquences de nos épidémies nucléaires ne disparaîtront jamais ; mais nous avons l’avantage d’en connaître très précisément les causes. Nous savons ainsi qu’il suffit de continuer à laisser cette industrie fonctionner pour pouvoir prédire avec certitude la survenue d’une nouvelle dévastation. Et vice versa.


1. Les régions contaminées sont divisées en trois aires : une zone de « retour difficile » (sic) dont la contamination est supérieure à 50 millisievert / an ; une zone « d’habitat limité » affichant des doses entre 20 et 50 millisievert / an ; et une zone « de préparation au retour » dont la radioactivité serait comprise entre 1 et 20 millisievert / an. L’objectif est de faire baisser la dose annuelle de 50 % (et de 60 % pour les enfants) en deux ans dans ces deux dernières zones et, à terme, que la radioactivité n’y excède pas 1 millisievert par an, c’est-à-dire la dose annuelle maximale de radiations d’origine artificielle recommandée par la Commission internationale de protection nucléaire.

2. Témoignage issu du documentaire La Bataille de Tchernobyl, Thomas Johnson, 95 mn, 2006.

3. Voir notamment l’étude intitulée « Impact de quelques techniques de lavage sur la décontamination de tuiles et béton contaminés par du césium et du strontium radioactifs » (C. Camarasa-Claret, F. Persin, J. Real, Radioprotection, vol. 35, nº1, p. 45-57, 2000) qui se conclut ainsi : « Ces résultats confirment, pour […] des conditions expérimentales représentatives d’un rejet accidentel, la difficulté de déplacer par voie aqueuse cette contamination. […] Nous estimons que les taux de décontamination obtenus ne sont pas suffisamment significatifs, même si l’élimination par le béton n’est pas négligeable, pour justifier que l’on passe à une étape supérieure qui consisterait à réaliser une étude de faisabilité opérationnelle. »

4. Fukushima Diary, 12/01/12, « Radiation levels inc­- reased double within 20 days after decon- tamination ».

5. Le Figaro, 27/09/11.

6. Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité (laboratoire indépendant fondé en 1986).

7. Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.

8. Greenpeace.org, 8/12/11, “Living with Fukushima City Radiation Problem”.

9. The Japan Times, 09/11/11, “Scrub Homes, Denude Trees to Wash Cesium Fears Away”.

10. Commentaire de Polonius sur Hamlet (W. Shakespeare, Hamlet, 2.2.203, “Though this be madness, yet there is method in it”).

11. Svetlana Alexievitch, La Supplication, témoignage d’Ivan Nikolaïevitch Jmykhov, ingénieur chimiste, trad. Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Lattès, Paris, 1998.

12. Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (laboratoire indépendant fondé en 1986).

13. Greenpeace, Lessons from Fukushima, 52 p., février 2012.

14. Dont on trouvera ici une présentation en anglais : “Remediation Efforts in Japan”, 16/10/11, www.oecd-nea.org.

15. Le précieux ouvrage intitulé Oublier Fukushima (Arkadi Filine, éditions du Bout de la Ville, 2012) donne les précisions suivantes : « Dès l’automne, les autorités évaluent à 45 millions de mètres cubes la quantité de terre à retirer […] c’est l’équivalent de “23 stades sportifs d’une capacité de 55 000 spectateurs”. Rapidement, les forêts domaniales de tout le pays ne suffisent plus pour enfouir cette terre devenue déchet. […] Les incinérateurs et les stations d’épuration traitent une telle quantité de déchets qu’ils ne peuvent plus en écouler les résidus. […] D’autres incinérateurs qui tournent à plein régime sont contraints de fermer avant d’être eux-mêmes transformés en déchets. Quant aux stations d’épuration, elles ont pour habitude de vendre leurs boues aux fabricants de terreau de jardin qui les enrichissent en phosphore et en potassium et les revendent. »

16. Ainsi, lorsque le gouvernement parle de faire baisser la radioactivité de 50% en deux ans, il mise sur le fait qu’elle aura baissé de 40 % de façon naturelle ; la part des mesures de décontamination ne représentant que 10 % de cette baisse (cf. document de la note précédente). Rappelons d’autre part que le gouvernement a, avec la bénédiction de la Commission internationale de protection contre les radiations (CIPR), relevé à 20 millisieverts par an la dose annuelle maximale admissible pour les habitants.